Le Chemin de Compostelle : Le chemin intérieur
St Jacques de Compostelle : il est vrai que le nom de cette ville
porte, depuis des siècles, un passé fascinant … Route
du rachat et de la pénitence pour certains, route
de la recherche pour d’autres, elle fût depuis
le Moyen Age arpentée par tous les croyants d’Europe
et du Monde. Je dis bien croyants car rares étaient
ceux qui, à l’époque, auraient effectué ce
voyage sans une foi sincère et profonde.
Aujourd’hui les temps changent, le spirituel se trouve
de plus en plus marginalisé. Et pourtant certaines choses
sont intemporelles. La foi, par exemple. Le mystique aussi. Ou
le chemin intérieur que l’on peut faire soi-même.
Depuis quelques temps je me passionnais pour les récits
des pèlerins de Compostelle : d’un point de vue
historique d’abord, Goethe ne disait-il pas que le Chemin
de Compostelle avait créé l’Europe ? Mais
aussi par pure curiosité, presque fascination pour ces
pèlerins d’horizons multiples, de langue, de vie,
de passé différents, poussés par le même
besoin ou le même rêve… Il me fallait comprendre.
Lectures diverses, cartes géographiques, discussions avec
plusieurs personnes. Non, ça ne suffisait pas, il m’en
fallait d’avantage.
Et un jour, début avril 2004, la décision est prise
: je ferai moi-même une partie de la route, à pied,
en empruntant le Chemin Anglais. Ce chemin était le moins
détaillé de tous, parce qu’il était
tout simplement peu utilisé. En effet, se trouvant à l’extrême
Nord-Est de L’Espagne, sur l’Océan Atlantique,
il était utilisé par les pèlerins anglais
qui arrivaient par bateau. Aujourd’hui, la majorité des
pèlerins venant via la France, le Sud de l’Espagne
ou le Portugal, peu de personnes utilisent encore le chemin anglais … Inexplicablement,
mon choix se porta immédiatement sur ce chemin. Etait-ce
le goût du mystérieux ? L’envie de la découverte
? De l’aventure ? Je ne le sais pas, mais tout ce que je
sais c’est que deux jours plus tard, je me retrouvais avec
billet d’avion pour Bruxelles – Madrid – La
Coruna…
Totalement inconscient du voyage, de sa difficulté et
de son sens, me voilà parti avec 12kg dans mon sac à dos,
un billet d’avion et ma Credentiale, pour un vol Bruxelles-Mardid-La
Coruna, suivi d’un voyage en bus de La Coruna à Ferrol,
car je décidais de faire 110 km à pied en partant
de Neda, petite ville au Sud de Ferrol. Le choix des 110 km n’est
pas le fruit du hasard, mais la résultante de deux composantes
: en premier la limite de temps ne me permettant pas de partir
plus de 4 ou 5 jours ; en second, la nécessité de
parcourir au minimum les 100 derniers km à pied, condition
sine qua non pour recevoir la reconnaissance et le diplôme
de pèlerin délivré à St Jacques de
Compostelle.
Vendredi 9 avril, me voilà à Neda… Pas de
plan, pas de carte, pas de compas. Rien ! Je ne sais pas pourquoi,
mais je sentais, depuis mon départ, que je devais y aller
comme ça, en faisant confiance à mon destin. Inconscience
me direz-vous, à raison probablement… Mais parfois,
la raison s’égare quand on ressent en soi des convictions
très fortes, ce qui était mon cas. Mon sac à dos
sur les épaules, ma coquille St jacques autour du cou,
je me sens complètement perdu, car je ne sais pas où aller
! Regard à gauche, regard à droite, rien. Un vieux
monsieur s’approche de moi, et me demande en espagnol s’il
peut m’aider : je lui explique que je désire suivre
le chemin anglais jusqu’à St Jacques de Compostelle,
mais ne sais pas où aller ni par où commencer!
Il ne paraît pas du tout surpris, et m’explique tout
simplement que l’œil averti remarquera, dans les villes,
les flèches jaunes sur le sol, sur les murs, sur les poteaux électriques,
qui sont les flèches indiquant la route à suivre … Il
m’explique également que tous les km, je trouverai
une petite stèle en pierre, de +- 1 mètre de haut,
avec un carrelage dessus représentant une coquille St
jacques : le sens de la coquille me montrera la direction à prendre,
les km indiqués au-dessus m’indiqueront la distance
qui me restera à parcourir jusqu’à st Jacques
de Compostelle. Ensuite il lève le bras en souriant, et
m’indique, à une vingtaine de mètres, une
flèche jaune peinte sur un poteau électrique… Nous
nous saluons, il me souhaite bonne route, me voilà parti ….
Après quelques kilomètres me voilà en pleine
nature, passant le long de petites rivières, gravissant
des collines, traversant des bois. Il fait beau, le soleil brille,
la température fraîche de ce mois d’avril
est idéale. Je souris, content, heureux de ma marche,
sans savoir où je m’arrêterai. Dans la tranquillité de
cette nature, complètement seul, j’admire le paysage
et ses multiples couleurs, j’écoute le bruit du
vent, des oiseaux, le silence des champs, l’aboiement d’un
chien au loin, le bruissement des feuilles sur les arbres. Je
m’émerveille de petites choses, une fleur posée
sur une stèle, un vieux crucifix de pierre marqué par
les siècles de pluie et de soleil, le sentier large d’un
mètre mais qui à certains endroits se rétrécit
pour ne plus faire qu’une dizaine de centimètres
de large. Je croise une route, passe sous un pont, me retrouve
dans une forêt. A chaque tournant, je ne sais pas ce que
je vais trouver. Vais-je monter une colline ? Descendre dans
une vallée ? traverser un village ou des champs ? La nature
sauvage de cette région est imprévisible, indomptée,
malicieuse, cahotique parfois, mais toujours merveilleuse…
Mon arrêt le soir n’a que peu d’intérêt,
il ne représente qu’une parenthèse dans ma
marche, je ne parlerai donc pas de mes différentes nuits
lors de ma marche car chaque soir je n’attendais en fait
qu’une chose, le lendemain matin pour pouvoir repartir
sur la route et retrouver cette communion avec la nature.
Chaque jour je me nourris de cette tranquillité, de ce calme,
de cette douceur du climat, je me sens bien, le temps s’est
arrêté pour moi quand je marche, les heures passent
sans que je m’en rende compte. Mon esprit s’évade,
je revois en ma famille, je repense à mes amis d’enfance, à mes études, à des
personnes perdues de vue depuis si longtemps, aux événements
de ma vie. J’y repense mais je sens en moi que j’aborde
ces images de façon différente. C’est difficilement
explicable, mais le fait d’être à des milliers
de km de chez moi, seul, au milieu de la nature, entrain de marcher
pendant des heures me met dans un état d’esprit que
je n’avais ressenti auparavant. Je revois mes doutes, mes
joies, mes peines, mes amours, mes haines, mais la manière
dont tout se présente dans ma tête est une découverte.
Je suis libéré de toutes chaînes sociales,
de règles, de convenances, de toutes ces petites choses
futiles mais qui nous semblent si importantes dans la vie de tous
les jours. J’avais oublié ce que voulait dire écouter
le bruit du ruisseau, j’avais oublié ce que voulait
dire regarder les branches des arbres bouger au vent, j’avais
oublié ce qu’était le parfum de la rosée
le matin, l’odeur de la campagne qui se réveille,
l’odeur des feuilles dans la forêt… Je retrouve
toutes ces émotions perdues, toutes simples, que l’on
ne peut reconnaître qu’en étant en parfaite
communion avec la nature.
Avec la vie que je menais avant ce voyage j’avais oublié ce
que voulait dire ouvrir son cœur, j’avais oublié ce
que voulait dire se parler à soi-même, j’avais
oublié la véritable nature de mes sentiments, j’avais
oublié ce que voulait dire ressentir de vraies émotions …
C’est sur cette route que j’ai découvert ou
plutôt redécouvert le sens de ma vie.
J’ai compris que le chemin que je parcourais était
un chemin intérieur.
Je crois aujourd’hui que le chemin de Compostelle est un
chemin que l’on fait à l’intérieur de
soi non pas pour trouver des questions à nos réponses,
mais pour retrouver l’être humain qui est en nous.
Roberto Coco
Bruxelles